Analyse
des media chinois
2010-01-16
L'affaire Google bouscule la censure chinoise
Le
12 janvier, David Drummond, vice-président de Google, publie un
billet
sur son blog, annonçant la décision de l’entreprise de ne
plus
respecter les règles de censure du gouvernement chinois, fusse au prix
de son éviction du marché chinois. Il présente comme casus belli des
attaques en provenance de Chine visant notamment des comptes de
courriel de dissidents chinois.
Si
ce conflit entraîne dans l’immédiat des incertitudes sur l’avenir de
la multinationale dans cette moitié de la toile mondiale que représente
le marché chinois, il a déjà surtout pour conséquence de défier les
certitudes du gouvernement, devant l’opinion publique internationale,
mais aussi devant ses propres citoyens.
L’affaire
survient dans une Chine complexe, où la presse écrite a pu
librement rapporter la plupart des faits, et où la ligne de défense
officielle témoigne d’un réel débat interne. Elle permet aux
internautes chinois de démontrer à nouveau leur force et leur
attachement à la liberté.
Pas de censure
sur la censure
Le Quotidien légal du soir
(法制晚报) est un journal comme beaucoup d’autres en Chine,
loyaliste et s’aventurant rarement sur les débats d’idées. Néanmoins,
son édition du 13 affiche en « une » la décision de Google de se
retirer de Chine, et fait figurer une photographie des bureaux pékinois
de l’entreprise. Malgré quelques circonvolutions alambiquées, mettant
d’abord en avant les attaques à « grande échelle » qu’aurait subi
Google, venant peut-être de Taiwan, « selon le New York Times », l’article
finit par rapporter que la censure chinoise est « la raison principale
» de la décision du géant informatique.
Pratiquement
toute la presse chinoise a ainsi évoqué la censure. Les
titres les plus libéraux, comme le quotidien de Pékin Xin Jing Bao (新京报),
se sont aussi fait l’écho de réactions d’internautes se
félicitant de
la position de Google, qui mettrait ses principes avant les affaires,
fidèle en cela au véritable « esprit d’internet ». Presque tous les
media ont également rendu compte des dépôts de gerbes et de messages
d’adieu et de solidarité des Pékinois devant les bureaux de Google, par
des brèves mais également des photographies.
Le
débat a été légèrement calmé dès le 15, la presse libérale ne
publiant presque plus d’articles sur le sujet, et la presse loyaliste
diffusant des bémols, reprenant surtout l’idée que le retrait de
Chine serait « d’abord dû » à de mauvais résultats
financiers, se retranchant notamment derrière un article du
quotidien britannique Daily
Telegraph. Cependant, le Quotidien de la
Jeunesse de Pékin (北京青年报) s’est par exemple permis de
publier un
papier un brin malicieux,
rapportant que la
direction de Google Chine avait acheté 200 billets de cinéma pour que
ses employés venus au bureau malgré leur « chômage technique » puissent
aller voir « Avatar » dans une salle du voisinage.
Les clivages de la ligne
de défense officielle
Le
fameux Huanqiu Shibao (环球时报), appartenant au groupe du Quotidien du Peuple,
est le fer de lance médiatique de la défense du pays face aux critiques
de l’étranger. Dans son édition du 14 janvier, alors que la plupart de
ses confrères consacraient la plus grande partie de leur « une » au
séisme haïtien, il met l’accent sur l’affaire Google, avec un titre
très réfléchi : « Google menace de se retirer du marché chinois ».
Très
vite, le quotidien dévoile son argumentation principale, reprennant une accroche de l’agence Reuters : « Google has
embarked on a game of brinkmanship in China », est légèrement
sur-interprété en chinois « [Google] joue un jeu de guerre politique de
l’abîme » (« 玩战争边缘政策游戏 »). L’article met l’accent sur le fait que la
stratégie de Google est éminemment politique, voire de nature à «
provoquer une crise entre la Chine et les Etats-Unis ». Il met en
parallèle les réactions de soutien quasi-immédiates de la secrétaire
d’Etat Hillary Clinton et du Congrès américain avec le silence initial
du gouvernement chinois.
Cependant,
et c’est un phénomène assez nouveau, le journal donne aussi la parole à des étudiants
chinois anonymes, dont l’un affirme s’être rendu
immédiatement devant les bureaux de Google Pékin, affolé à l’idée que
la firme puisse quitter la Chine.
De
plus, les experts cités par le Huanqiu
Shibao font plutôt dans la finesse : selon un certain M.
Zhang, « le gouvernement veut limiter l’ouverture pour garantir la
sécurité de l’information pour se concentrer sur le développement ». Le malentendu avec l’Occident s’expliquerait par le fait
que pour les valeurs de la démocratie occidentale, « le contenu des
recherches sur internet n’est pas un problème. » Mais, selon Liu
Xiaoying, professeur à l’Université de Communication, il l’y aurait un
espoir d’une réconciliation entre les deux systèmes de valeur, car
l’internet chinois serait « de plus en plus ouvert », et cette tendance
« ne pourrait être inversée ».
La
conclusion du Huanqiu
est amenée de manière logique : si la Chine est elle-même sur la bonne
voie, de quel droit Google la juge t-il et empiète t-il sur ses droits
souverains ?
Un
éditorial daté du 15 et signé du pseudonyme « pluie instantanée »
s’inscrit dans la même nuance, reconnaissant l’utilité de Google mais
discutant de la nécessité de se changer soi-même pour le garder.
Le
quotidien ne tombe dans la caricature qu’en essayant d’expliquer
laborieusement que le sondage qu’il avait mis en ligne a été piraté, et
que ce ne serait pas 70% des internautes chinois qui soutiendraient
Google, mais seulement 30%.

Une
même prudence doctrinale se dessine dans les réactions de Jiang Yu,
porte-parole du Ministère des Affaires étrangères chinois, qui affirme
lors de la conférence de presse du 14 que «
l’internet chinois est ouvert », et que « le gouvernement chinois
encourage le développement d’internet, s’efforçant de créer un
environnement propice au développement sain d’internet », opposé à «
tout forme de cyber-attaque ». Elle se défend de tout particularisme
chinois, avançant que la gestion de l’internet par la Chine est «
conforme aux méthodes internationales en vigueur ». Elle conclue en
soulignant que « la Chine est heureuse d’accueillir les activités
conformes à la loi des entreprises internet internationales ».
Le
Quotidien de la
Jeunesse de Pékin choisit délibérément de mettre l'affaire
en valeur, avec le titre « 7
questions sur Google en une demi-heure lors de la conférence de presse
».
Le Xin Jing Bao
se permet quant à lui de relever
qu’un journaliste a alors posé une question pour savoir si Youtube
était ou non censuré en Chine, et cite la réponse de Jiang Yu « je ne
suis pas au courant ». A la sortie de la conférence de presse, un
journaliste chinois grommelait en privé : « Pas au courant ! Quels cons
! Ces diplomates font passer les Chinois pour des cons ! »
« Retour à
l’âge de la pierre » : Google massivement soutenu par les internautes
chinois
Sun
Yunfeng, directeur artistique chez Baidu, le concurrent chinois de
Google, s’est soudain retrouvé sous les feux de l’actualité pour avoir
publié une tribune vilipendant la société californienne sur son blog
(il accusait notamment Google de se donner une posture démocratique
pour justifier une décision purement économique). Il a rapidement dû
fermer les commentaires puis son blog, tellement il recevait d’insultes
(copie de l'article ici).

L’écrasante
majorité des réactions sur les forums sont favorables à
Google : « Google, c’est une bonne entreprise. Chacun doit avoir une
éthique », « Google était une lumière dans le noir. Malheureusement,
cela n’a pas duré », « Attitude pleine d’honneur de Google ! La liberté
ou la mort ! », « Où sommes-nous ? En Corée du Nord ? », « Les
valeurs de Google sont aussi les valeurs du peuple chinois. Cela montre
le conflit entre les intérêts du parti communiste et du peuple, et non
pas entre l'Orient et l'Occident ».
Sur les espaces de discussions dédiés à l’informatique, des craintes
s’expriment de « retour à l’âge de pierre ». C’est également sur cette
métaphore préhistorique que le blogueur Zhang Wen a choisi de terminer son papier.
Le
phénomène le plus remarquable s’observe dans les surnoms en forme de
messages personnels communément utilisés dans les messageries
instantanées. Au printemps 2008, de très nombreux chinois avaient
rajouté la phrase « j’aime la Chine » écrite avec un cœur, en réaction
aux attaques des media internationaux et aux incidents aillant perturbé
le parcours de la flamme olympique. Le séisme de Wenchuan en mai 2008
avait également suscité un mouvement similaire. Aujourd’hui, ce genre
d’action s’observe pour la troisième fois de l’histoire de l’internet
chinois, pour soutenir Google. Ce n’est pas aussi massif qu’en 2008, et
les messages sont plus personnels : « Google, tu as des couilles, je ne
l’aurais pas cru, je t’aime à nouveau ! », « Google, tu es très cool
dernièrement », « Google, si tu pars, comment vais-je faire ? »
Renaud
de Spens